Politique Éditoriale

Enquêtes et Ancrages est une revue en ligne de recherche en sciences humaines et sociales. Elle est destinée aux chercheurs intéressés par la réflexion sur la démarche d’enquête et le travail de terrain. Son objectif n’est pas tant de fournir un arsenal d’outils et de recettes méthodologiques applicables sur divers terrains d’enquête, que de restituer des expériences de chercheurs issus de différentes disciplines et engagés sur des terrains aux contours multiples. Elle souhaite ainsi participer à la constitution d’une « bibliothèque de cas » (Tripier, 2007) permettant de mettre au jour et de réunir les savoir-faire et les postures, trop souvent implicites, des enquêteurs.

La ligne éditoriale de la revue ne s’inscrit pas dans une posture théorique particulière, mais part plutôt d’un constat : celui de la fragilité du dispositif d’administration de la preuve dans les sciences sociales. Enquêtes et Ancrages propose d’y remédier à sa mesure par une description fine des opérations de découvertes. Comment se négocie l’accès à un terrain ? Quelles formes concrètes peuvent prendre la tension entre décrire et raconter ? Par quel format d’écriture rendre publics les résultats d’une enquête ? Ou encore quelles sont les potentialités des technologies de l’information et de la communication dans la logique de découverte scientifique ? En somme, ce sont les différentes opérations engagées dans la démarche d’enquête et les nombreuses capacités d’ajustement qu’elle suppose, qui constituent l’objet autour duquel s’élabore la revue.

Ces constats et ce positionnement nous conduisent à proposer une épistémologie de la prudence, acceptant modestement que le monde social ne soit que partiellement intelligible. Prenant la mesure de l’incertitude du monde dans lequel il évolue et reconnaissant que l’intelligible n’advient qu’à la mesure de ses efforts, l’enquêteur ne s’apparente-t-il pas au phronimos capable d’articuler le général et le singulier, le régulier et l’inédit (Aubenque, 1963) ?

Une telle épistémologie se retrouve dans les précautions et le respect à l’égard du matériel empirique qui caractérise aussi bien la posture de certains historiens, sociologues, géographes ou linguistes. Prenant acte d’une telle unité épistémologique – sans pour autant verser dans l’exhortation d’une interdisciplinarité qui nierait les contraintes propres à chaque champ scientifique –, nous pensons que cette revue peut être le lieu d’échanges féconds entre des chercheurs ayant en commun le souci de leur ancrage empirique.

Au-delà de leurs objets et de leurs problématiques singulières, nous nous intéressons donc aux difficultés et aux obstacles qu’ils rencontrent sur leurs terrains, aux ruses (Détienne, Vernant, 1974) qu’ils déploient et aux bricolages (Lévi-Strauss, 1962 ; De Certeau, 1980) qu’ils élaborent pour les dépasser. Accumulant de nombreux retours d’expériences, cette revue ne cherche pas à proposer un vain et désincarné « discours de la méthode ». Suivant le modèle du « bibliothécaire-voyageur » (Damien, 1992, 2003) il s’agit de renforcer l’exercice d’une prudence ouverte et systématique à l’œuvre dans les sciences sociales. 

Comme fondement de cette prudence, ne faut-il pas, élaborer à nouveaux frais une nouvelle conception de l’expérience ethnographique, insistant sur les transformations réciproques des interactants que réunit l’enquête ? Ces transformations ne doivent-elles pas se comprendre comme autant d’épreuves par lesquelles enquêteurs et enquêtés s’éprouvent les uns face aux autres, c’est-à-dire co/construisent leurs connaissances des situations où ils se trouvent engagés ? Plus qu’un acte clos sur lui-même, ne faut-il pas concevoir l’enquête comme un processus de totalisation toujours inachevée, non seulement parce qu’elle ne parvient qu’à des conclusions faillibles et donc, en un sens, provisoires, mais aussi et surtout parce qu’elle s’insère dans les histoires à jamais ouvertes des enquêtés comme des enquêteurs ? 

Afin d’enrichir cette bibliothèque de cas, nous proposons de réunir des textes « au fil du temps » sur le site d’Enquêtes et Ancrages. Nous ne procéderons pas à partir d’appels à contributions ponctuels mais en fonction de « rayonnages » que nous remplirons progressivement pour y faire circuler notre pensée entre des expériences diverses. Les auteurs intéressés sont donc invités à nous proposer leurs contributions au moment où ils les estiment partageables. Ces textes seront soumis, de manière anonyme, par le comité de rédaction, à deux évaluateurs extérieurs avant d’être mis en ligne et intégrés à notre bibliothèque.